Forêts tropicales pour toujours ? La société civile doit continuer à surveiller le TFFF

1 juin 2026

Par Ismail Wolff

Le 26 mai, des investisseurs, des représentant·es gouvernementaux·ales et des acteurs financiers se sont réunis à Rotterdam pour discuter de l’avenir du Tropical Forests Forever Facility (TFFF), un mécanisme controversé de financement des forêts qui continue de susciter de vives inquiétudes parmi les Peuples Autochtones, les communautés dépendantes des forêts et les organisations de la société civile du monde entier.

Pourtant, malgré l’importance de cette réunion, très peu d’informations publiques ont émergé sur ce qui a réellement été discuté, proposé ou décidé à huis clos.

Quels engagements ont été pris envers les investisseurs ? Quels mécanismes de gouvernance sont actuellement négociés ? Quelles garanties concernant les droits des Peuples Autochtones et le régime foncier communautaire ont été examinées ? Les préoccupations de la société civile ont-elles été prises en compte de manière significative ? Et pourquoi les communautés directement concernées continuent-elles d’être largement exclues de ces discussions ?

Le manque de transparence entourant la réunion de Rotterdam reflète un problème plus large qui caractérise le développement du TFFF depuis ses débuts.

Une récente analyse publiée par REDD-Monitor, « Tomorrow’s Tropical Forests Forever Facility », offre un aperçu utile des débats croissants autour de ce mécanisme et de l’implication grandissante des acteurs financiers. Alors que le TFFF gagne du terrain dans les cercles internationaux de la finance, le suivi indépendant et la surveillance publique deviennent plus nécessaires que jamais.

Le TFFF peut-il réellement tenir ses promesses ?

Alors que les promoteurs du TFFF le présentent comme un mécanisme innovant capable de mobiliser des milliards de dollars pour la conservation des forêts tropicales, de sérieux doutes subsistent quant à sa capacité réelle à fournir les financements promis.

Ces derniers mois, même des analystes généralement favorables aux approches de financement forestier fondées sur les marchés ont commencé à reconnaître d’importantes faiblesses et incertitudes entourant cette initiative.

Un récent article publié par l’Institut allemand pour le développement et la durabilité (IDOS), tout en soutenant globalement le concept du TFFF, soulève néanmoins d’importantes préoccupations concernant son architecture financière, sa faisabilité politique et sa viabilité à long terme. L’article remet ouvertement en question la capacité du mécanisme à mobiliser les niveaux de financement requis auprès des donateurs et des investisseurs, et souligne sa forte dépendance à des conditions financières incertaines. Il s’agit d’un point essentiel.

Le TFFF a été présenté à plusieurs reprises comme capable de mobiliser jusqu’à 125 milliards de dollars de financements publics et privés combinés, générant plusieurs milliards de dollars par an pour les pays possédant des forêts tropicales. Pourtant, les engagements concrets restent très inférieurs à ces montants et il demeure incertain que les gouvernements et les investisseurs soient réellement prêts à fournir des financements à une telle échelle.

Même les soutiens du mécanisme reconnaissent aujourd’hui ce défi. L’analyse de l’IDOS souligne qu’il reste incertain que les contributions attendues des pays donateurs puissent être effectivement mobilisées et conclut qu’en raison des « défauts de conception » du TFFF et de « l’insuffisance des engagements des donateurs », il est peu probable que le mécanisme produise le « saut quantique » en matière de protection des forêts tropicales promis par ses promoteurs.

D’autres observateurs ont également averti que les paiements promis pour la protection des forêts dépendraient en définitive de marchés financiers volatils et de structures d’investissement complexes susceptibles de ne pas générer les rendements attendus.

Cela soulève une question fondamentale : pourquoi l’avenir des forêts tropicales du monde et les moyens de subsistance des Peuples Autochtones, des communautés dépendantes des forêts, des femmes et des jeunes devraient-ils dépendre de la confiance des investisseurs privés et des performances des marchés financiers mondiaux ?

Le danger n’est pas seulement que le TFFF crée de nouveaux risques et de nouvelles inégalités, mais aussi qu’il mobilise une attention politique considérable, d’importantes ressources publiques et une énergie institutionnelle considérable, sans pour autant offrir une protection significative aux forêts.

Une nouvelle fausse solution pour les forêts ?

La Global Forest Coalition (GFC) et de nombreuses organisations alliées ont averti à plusieurs reprises que le TFFF risque de devenir une nouvelle fausse solution : un mécanisme permettant aux gouvernements et aux entreprises de poursuivre des modèles économiques destructeurs tout en transformant les forêts en actifs financiers destinés aux investisseurs.

Depuis des décennies, les peuples des forêts et les organisations de la société civile voient se succéder des mécanismes forestiers fondés sur les marchés, présentés comme des solutions « gagnant-gagnant » face aux crises climatique et de la biodiversité. Des compensations carbone à REDD+, ces initiatives ont souvent échoué à s’attaquer aux causes structurelles de la déforestation tout en générant de nouvelles pressions et de nouveaux conflits pour les Peuples Autochtones, les Communautés Locales, les femmes et les jeunes.

Dans de nombreux cas, elles ont permis la poursuite de la pollution ailleurs, marchandisé les forêts et la nature, affaibli les systèmes de gouvernance coutumiers et concentré le pouvoir entre les mains d’institutions financières et d’acteurs privés.

Le TFFF semble suivre plusieurs de ces mêmes trajectoires préoccupantes.

L’une des principales inquiétudes est que ce mécanisme renforce davantage la financiarisation des forêts en transformant les forêts intactes en véhicules d’investissement liés à des rendements financiers. Au lieu de soutenir des transformations systémiques et des approches fondées sur les droits des peuples des forêts, le TFFF risque de privilégier la confiance des investisseurs et la logique des marchés au détriment de l’intégrité écologique, de la justice et de la gouvernance communautaire.

Au service de qui le TFFF est-il réellement conçu ?

Le rôle croissant des investisseurs privés dans la conception du TFFF soulève des questions urgentes sur les intérêts qui orientent réellement cette initiative.

La priorité est-elle de soutenir les peuples des forêts et de s’attaquer aux causes profondes de la déforestation ? Ou bien le mécanisme est-il de plus en plus conçu pour répondre aux attentes d’investisseurs internationaux à la recherche de nouvelles opportunités financières « vertes » ?

La GFC et ses organisations alliées ont également souligné que le TFFF ne comporte pas de garanties suffisantes concernant les droits des Peuples Autochtones, le régime foncier, la participation effective et le consentement libre, préalable et éclairé (CLPE). La conservation des forêts ne peut réussir sans la reconnaissance des droits territoriaux collectifs et sans le soutien au leadership des Peuples Autochtones, des Communautés Locales et des femmes qui ont démontré à maintes reprises qu’ils sont les gardien·nes les plus efficaces des forêts dans le monde.

Une autre préoccupation majeure concerne le manque de transparence et de contrôle démocratique dans le développement du mécanisme. Les décisions clés continuent d’être discutées principalement entre gouvernements, banques multilatérales et acteurs financiers privés, tandis que la participation de la société civile reste limitée et que de nombreuses communautés concernées demeurent exclues de tout processus de participation significatif.

La réunion de Rotterdam ne fait que renforcer ces inquiétudes. Si les gouvernements et les institutions financières considèrent réellement le TFFF comme une proposition positive et transformatrice, pourquoi existe-t-il encore si peu d’informations publiques concernant ses négociations, les attentes des investisseurs et ses impacts potentiels ?

Quelles solutions sont ignorées ?

Dans le même temps, le débat autour du TFFF risque de détourner l’attention politique et les ressources publiques de solutions dont l’efficacité a déjà été démontrée.

Partout dans le monde, les Peuples Autochtones, les communautés paysannes, les organisations de défense des droits des femmes et les mouvements de base protègent déjà les forêts grâce à des systèmes de gouvernance collective, à l’agroécologie, à la défense des territoires et à des moyens de subsistance fondés sur la biodiversité. Pourtant, ces approches restent chroniquement sous-financées par rapport aux grands mécanismes financiers et aux solutions fondées sur les marchés.

Les véritables solutions à la déforestation ne résident pas dans la création de nouveaux instruments financiers spéculatifs. Elles résident dans la reconnaissance et la protection des droits, la fin de l’extractivisme destructeur et de l’agriculture industrielle, la réduction de la surconsommation, la transformation des systèmes alimentaires et énergétiques, l’annulation des dettes injustes et le soutien direct à la conservation et à la restauration des forêts menées par les communautés.

Si les gouvernements souhaitaient réellement protéger les forêts tropicales, ces mesures pourraient être mises en œuvre à grande échelle dès aujourd’hui, sans créer un nouveau mécanisme financier mondial dépendant de la confiance des investisseurs, des marchés de la dette et des rendements spéculatifs.

Les forêts ne sont pas des actifs financiers

Alors que le TFFF continue d’évoluer au travers de réunions avec des investisseurs et de négociations de haut niveau, une surveillance publique permanente demeure essentielle.

Les organisations de la société civile, les journalistes, les chercheur·euses et les mouvements sociaux doivent continuer à suivre de près les développements, poser des questions difficiles et contester les tentatives de présenter le TFFF comme une solution simple ou inévitable.

Les forêts ne sont pas des actifs financiers; elles sont des territoires vivants, des foyers, des cultures et des écosystèmes qui ne peuvent être réduits à des portefeuilles d’investissement ou à des mécanismes de paiement.

À l’heure où le dérèglement climatique s’accélère, où la biodiversité s’effondre et où les attaques contre les défenseur·euses de l’environnement et des droits humains se multiplient, le monde ne peut se permettre une nouvelle fausse solution qui protège les profits des investisseurs tout en abandonnant les forêts et les peuples qui en dépendent.

Au lieu de répéter les erreurs des mécanismes de marché du passé, les gouvernements et les institutions internationales doivent privilégier des approches fondées sur les droits, la justice, la gouvernance territoriale et la transformation systémique.

L’avenir des forêts du monde en dépend.